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Foire aux questions

Foire aux questions

Jean-Marie Klinkenberg répond à un opposant à la réforme , Francis Dannemark

 

Pourquoi rectifier l’orthographe ?

Les rectifications orthographiques visent à simplifier certaines graphies. Elles ont pour but de supprimer des anomalies, des graphies devenues aberrantes, des exceptions ou des incohérences présentes dans notre orthographe. Elles rendent l’apprentissage de l’écrit plus aisé et contribuent ainsi à faciliter l’accès du plus grand nombre au monde de l’écrit.

Y a-t-il eu d’autres réformes orthographiques dans le passé ?

Oui. Au cours des siècles, la langue française a largement évolué et son orthographe a fait l’objet de nombreuses réformes depuis 1694, date de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. L’évolution de l’orthographe n’est pas nouvelle, au contraire c’est une des caractéristiques des langues vivantes.

De quand date la dernière réforme de l'orthographe française ?

 

La dernière réforme portant sur l'orthographe française date de 1990. C'est bien elle qui fait l'objet d'une relance aujourd'hui. La campagne d'information actuelle porte donc sur une réforme qui a presque 20 ans.

 

La nouvelle orthographe a-t-elle un caractère obligatoire ?

Non. Les réformes orthographiques n’ont pas de caractère obligatoire, ce sont des recommandations du Conseil supérieur de la langue française qui ont reçu l’aval de l’Académie française et des organismes linguistiques compétents au Québec, en Suisse et en Belgique, mais qui restent soumises à l’épreuve du temps. Les organismes linguistiques des pays de la francophonie du nord encouragent néanmoins les usagers à utiliser la nouvelle orthographe.

Pourquoi ne pas rendre les nouvelles formes obligatoires ?

Imaginons que ce soit le cas, qu’on ait imposé les nouvelles formes et qu’on considère désormais les anciennes comme erronées. C’est encore concevable pour les jeunes, en cours de formation. Mais qu’en sera-t-il de tout le public en dehors des structures scolaires ? Va-t-on reprocher à l’employée de la poste quadragénaire d’écrire quatre cents comme elle l’a appris ? Va-t-on estimer que l’assureur quinquagénaire fait désormais une faute quand il met deux l dans je renouvelle ? Va-t-on les inviter à suivre une nouvelle formation ?

C’est évidemment difficilement concevable.

Fatalement, le temps de quelques décennies, les gens seront donc exposés à la variation graphique. Tout comme ils le sont, depuis plusieurs autres décennies, dans des cas plus nombreux qu’on imagine. On rencontre en effet deux graphies, toutes deux cautionnées par les dictionnaires, pour – ce ne sont que quelques exemples - aiglefin et églefin, bagou et bagout, baluchon et balluchon, bringuebaler et brinquebaler, cacatoès et kakatoès, carbonade et carbonnade, cariatide et caryatide, cuiller et cuillère, clef et clé, daurade et dorade, démarcage et démarquage, j’égraine et j’égrène, fantasme et  phantasme, flémard et flemmard, gaîment et gaiement, granite et granit, jerrican et jerrycan, lis et lys, lituanien et lithuanienmaïeur et mayeur, mauresque et moresque, nippone et nipponne, saoul et soûl, sanscrit et sanskrit, tartufe ou tartuffe, tocade et toquade, trucage et truquage, tsigane ou tzigane, ululement et hululement, etc., sans même parler des noms composés (des coupe-file et des coupes-files, un gobe-mouche ou un gobe-mouches…) des emprunts relativement récents (cachemire et cashmere, chapska et schapska, fellaga et fellagha, yogourt et yoghourt …), ou des prénoms : Janine, Jeannine et Jeanine, Matthieu et Mathieu, Raphaël et Rafaël, etc.

Il est raisonnable de penser qu’à partir du moment où les usagers marqueront une préférence pour les formes les plus régulières ou les plus simples, les autres tomberont en désuétude et pourront sans difficulté ne plus être mentionnées par les ouvrages de référence.

L’ancienne orthographe est-elle encore admise ?

Oui. L’ancienne orthographe reste admise. Nous sommes pour l’instant dans une période transitoire de durée indéterminée pendant laquelle les deux graphies coexistent, afin de laisser l’usage agir progressivement.

Où peut-on utiliser la nouvelle orthographe ?

La nouvelle orthographe peut être utilisée partout ; que ce soit à l’école, dans les documents officiels, lors des concours de recrutement, dans les courriels, lors des championnats d’orthographe, etc. En aucun cas l’utilisation de la nouvelle orthographe ne peut être tenue pour fautive.

La réforme de l’orthographe appauvrit-elle notre langue ?

Réformer l’orthographe ne modifie pas la langue et n’altère en rien la richesse de notre langue. Le but de cette rationalisation est de supprimer un certain nombre d’incohérences présentes dans notre langue qui grèvent lourdement l’apprentissage et la maitrise de l’écrit. Par ailleurs, une langue n’est pas un outil rigide, mais un matériel vivant en constante évolution. Les réformes orthographiques ont existé de tout temps et caractérisent les langues vivantes. En outre, les rectifications actuelles ont un impact limité : elles touchent un peu moins de deux-mille mots, ce qui revient en moyenne à moins d’un mot par page. 

Les circulaires ministérielles de septembre 2008 sont-elles destinées aux professeurs de tous les niveaux ? 

Oui, les circulaires invitent les enseignants de tous niveaux et de tous réseaux à enseigner prioritairement la nouvelle orthographe. Cela concerne donc les enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur.

Les élèves peuvent-ils être sanctionnés lorsqu’ils utilisent l’orthographe rectifiée ?

Non. Aucune des deux graphies ne peut être tenue pour fautive. Les professeurs ne peuvent donc pas sanctionner les élèves qui utilisent la nouvelle orthographe.  Il est donc essentiel que tous les professeurs connaissent l’orthographe rectifiée afin de ne pas sanctionner malencontreusement leurs élèves.

Qu'en est-il dans les autres pays francophones ?

EN FRANCE

  • Le rapport du Conseil supérieur de la langue française a fait l’objet d’une circulaire au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.
  • Les programmes pour l’enseignement primaire de l’Education nationale (19 juin 2008, p. 37) précisent que « l’orthographe révisée est la référence ».
  • Les programmes pour le collège de l’Education nationale (28 aout 2008, p.2) prévoient : « pour l'enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications orthographiques proposées par le Rapport du Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l'Académie française ».

EN SUISSE

  • La Conférence intercantonale de l'instruction publique adresse, en octobre 1996, une lettre circulaire aux enseignants des écoles des cantons de la Suisse romande, où on lit : « étant donné que graphies anciennes et nouvelles coexistent déjà dans beaucoup de dictionnaires ou de grammaires de référence, aucun élève ne doit être sanctionné pour avoir utilisé l'une ou l'autre variante ».

AU CANADA

  • Pour l’Office québécois de la langue française,  « ni les graphies traditionnelles ni les nouvelles graphies proposées ne doivent être considérées comme fautives ». Le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport du Québec tient maintenant compte des rectifications dans la correction des examens de fin d'année.
  • A la rentrée 2008, les ministères de l'Éducation dans les provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan ont donné des consignes aux enseignants pour qu’ils privilégient les graphies réformées.

Qu'en est-il dans d'autres langues ?

Chaque fois qu’il est question de réforme de l’orthographe, dans la culture des francophones, la perspective enflamme toujours des passions. Beaucoup de personnes assimilent en effet, à tort, orthographe et langue. Il faut dire que les cours de français consacrent tant d’heures à étudier l’orthographe !  Or celle-ci n’est pas la langue, ni la moelle de la langue. Elle n’est qu’une façon, convenue socialement, de représenter par écrit ce qui existe par ailleurs sur le plan oral. Que l’on écrive sèche-cheveu ou sèche-cheveux, on ne touche pas au mot en lui-même, à sa prononciation, à sa signification, au fait qu’il s’agit d’un substantif, de genre masculin, qu’on peut le remplacer par un pronom, qu’on l’emploie généralement avec un article, etc.
 
C’est une donnée qu’ont bien comprise des cultures organisées autour d’autres langues, qui elles connaissent régulièrement des réformes de leur orthographe. C’est le cas du néerlandais, qui après une réforme radicale en 1946, procéda encore à des aménagements en 1996, et en 2006 ; le cas du russe, qui connait une profonde réforme en 1917, puis des ajustements en 1956, 1960, 1990 ; le cas de l’allemand, dont l’orthographe est réformée en 1996, en 2005, en 2006, celui du luxembourgeois, dont la dernière réforme date de 1999, du serbe, du turc, etc.

Dans ces cultures, certes, les réformes orthographiques ne font pas l’unanimité. (La réforme de 1996 pour l’allemand, en particulier, a  suscité bien des protestations.) Mais les opposants en ce cas argumentent en de tout autres termes. Ils sont bien moins nombreux à associer à l’orthographe des valeurs culturelles, esthétiques, patrimoniales, voire morales, comme bien des francophones. Ils ne protestent pas contre l’intérêt et l’utilité des réformes et les principes même de rationalisation, mais bien davantage sur la cohérence des changements proposés.

Devra-t-on réécrire tous les livres ?

Les rectifications de 1990 concernent deux-mille mots, mais certains d’un usage très peu répandu. Qui utilise enfaiteau, enjaveler, épanneler ? On peut considérer que seulement huit-cents sont largement connus. Dans un livre, il n’y a de changement que pour un mot par page.. Et un changement mineur ! Si on lit je feuillète au lieu de je feuillette, huit-cents au lieu de huit cents, un sèche-cheveu  au lieu de un sèche-cheveux, à qui fera-t-on croire que cela pose un problème de compréhension ?

Lorsqu’avant le milieu du 19e, l’orthographe française a fait l’objet de réformes bien plus importantes que celle-ci, les éditeurs réimprimaient les livres dont ils avaient la vente, une fois le stock épuisé, en adoptant l’orthographe du moment.

A lire : un exemple d'évolution de l'orthographe avec la tragédie Andromède de Corneille.

Les ouvrages de référence (dictionnaires et grammaires) prennent-ils en compte la réforme ?

Oui, de nombreux ouvrages adoptent la nouvelle orthographe. Ce mouvement est progressif, certains l'adoptent complètement, d'autres partiellement. Voici une liste (non exhaustive) d'ouvrages recensés par l'Office québécois de la langue française (source) :

Dictionnaires

  • Dictionnaire de didactique du français : langue étrangère et seconde, CLE international (2003)
  • Dictionnaire de la langue française – le français vu du Québec (Franqus, 2009);
  • Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition (en cours);
  • Dictionnaire du français usuel (De Boeck, depuis 2002) ;
  • Dictionnaire Hachette (depuis 2002);
  • Dictionnaire Hachette Collège (depuis 2008);
  • Dictionnaire Hachette encyclopédique de poche (depuis 2007);
  • Dictionnaire Larousse junior (depuis 2008);
  • Le grand dictionnaire des difficultés & pièges du français (Larousse, 2004);
  • Le Larousse des noms communs (depuis 2008);
  • Le Nouveau Littré (Garnier, depuis 2006);
  • Le Petit Larousse illustré (intégration à 39 % en 2009 et liste des mots en annexe);
  • Le Petit Robert (intégration à 61 % en 2009);
  • Multidictionnaire de la langue française (M.-É. de Villers, intégration à 40 % en 2009 et tableaux des formes rectifiées);
  • Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (J. Hanse, 5e édition, 2005).

Grammaires et autres

  • Bescherelle L’Art de conjuguer (HMH, depuis 2006);
  • Vérifiez votre orthographe (Le Robert, 2008);
  • Anti-fautes d’orthographe (Larousse, 2008);
  • Connaitre et maitriser la nouvelle orthographe (2005);
  • Le Ramat de la typographie (depuis 2005);
  • Boite à outils – Nouvelle grammaire (3e édition, 2008);
  • L’Express grammatical (ERPI, depuis 2006);
  • Grammaire pédagogique du français d'aujourd'hui (1999);
  • Dictionnaire des règles du français (Maxipoche, Larousse, 2008);
  • Encyclopédie Encarta (édition 2005);
  • Dictionnaire d’orthographe (Poche, Larousse, 2008);
  • Le bon usage (M. Grevisse et A. Goosse, 13e et 14e éditions);
  • Le français correct. Guide pratique (M. Grevisse et M. Lenoble-Pinson, 5e édition).

Qu'en pense l'Académie française ?

L’Académie française s’est clairement positionnée comme partie prenante et même comme partie active de la réforme :

  • C’est un académicien, Maurice Druon, qui présidait le groupe d’experts chargés, par le Conseil supérieur de la langue française, de préparer les travaux de ce Conseil.
  • Les académiciens ont marqué par un vote leur accord sur la réforme.
  • Le rapport du Conseil est consultable sur le site de l’Académie .
  • Dans sa forme informatisée, le dictionnaire de l’Académie  signale, par un losange à côté de  tous les mots concernés par la réforme, qu’il existe une forme réformée, à laquelle on a accès par un clic.
  • Dans sa forme papier, la 9e édition (en cours) du dictionnaire fournit systématiquement les graphies conformes aux rectifications. Les formes concernées sont également reprises sous la forme d'une liste à la fin de chaque tome.

Cela établi, il faut constater qu’à l’heure de la francophonie, l’Académie n’est plus la seule institution normative pour le français.  D’une part, les firmes commerciales (Hachette, Larousse, Le Robert) occupent majoritairement le marché du dictionnaire. C’est à ces ouvrages que se réfèrent la plupart des usagers, dont bien peu à dire vrai consultent le dictionnaire de l’Académie. De même pour la grammaire.

D’autre part, les quatre Etats francophones de l’hémisphère nord se sont dotés chacun d’organes de conseil, pour l’orientation de leur politique de la langue :

Ces différentes institutions ont des contacts réguliers et travaillent fréquemment en concertation. Elles se sont toutes prononcées en faveur des rectifications orthographiques de 1990.

Actuellement, ce sont ces organes qui se révèlent le plus dynamiques en matière de politique linguistique, et dont les préoccupations sont le plus en prise avec les besoins langagiers de la société moderne. Ainsi, c’est sous l’impulsion des conseils belge et français que des guides de féminisation ont été réalisés, en 1994 et en 1999 respectivement. Les actions de ces conseils ont conduit à de très rapides modifications de pratiques (des formes comme Madame LE ministre sont devenues minoritaires en quelques années), malgré une résistance opiniâtre de l’Académie.

 

 

Jean-Marie Klinkenberg répond à un opposant à la réforme

 

Lettre de Francis Dannemark

 Chers amis, chères amies,

On a beaucoup parlé ces derniers jours de la réforme orthographique en Communauté française.  Que ceux qui n'ont pas éclaté de rire en découvrant qu'il faudrait désormais écrire "un porte-avion" et "des gratte-ciels" lèvent le doigt! Personnellement, je n'ai pas eu le courage de consulter in extenso les documents qui ont circulé dans la presse et que le ministère diffuse sur son site mais j'ai eu largement le temps de me demander qui avait concocté cette aberration. Ces mesures sont affligeantes. Que l'on supprime l'accord du participe passé, lequel accord n'éclaire le sens d'une phrase que dans un nombre rarissime de cas, ce serait bienvenu ; hélas, les modifications proposées/imposées ne brillent surtout par leur caractère excentrique, voire surréaliste. A mon sens, si elles devaient être mises en application, elles ne seraient rien d'autre qu'une invitation déguisée à la confusion et à la pratique d'une orthographe résolument flottante.

L'orthographe française est complexe, déroutante même ? Certes. Mais la vie est pleine de choses complexes et déroutantes. Le moindre jeu vidéo, par exemple, propose aux jeunes des problèmes d'une étonnante sophistication ; ils n'éprouvent cependant aucune difficulté à les résoudre et tous sont capables de retenir en moins de temps qu'il ne faut pour le dire des quantités de codes qui défient l'imagination. Pourquoi ? Parce que c'est passionnant!

Pour rendre la langue passionnante et son apprentissage attrayant, ne disposons-nous pas de milliers de livres merveilleux ? Ne serait-il pas sage, efficace et économique de ramener des livres dans les écoles et d'inviter les enseignants à faire connaître la langue par les textes ?

Je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps mais je vous invite à lire ci-dessous le témoignage d'un grand professionnel qui m'a été transmis par M. Christian Nauwelaers (chrinau(at)gmail.com).

Merci de votre attention. Si vous le jugez utile, ce message peut être diffusé dans votre entourage.

Cordialement.

Francis Dannemark

Réponse de Jean-Marie Klinkenberg

Cher Francis Dannemark, dont j’apprécie tant les livres…,

J’ai bien reçu votre lettre relative aux rectifications orthographiques qui ont récemment défrayés la chronique.

J’espère de tout cœur que sa teneur ne se retrouvera pas un jour, sous une forme ou sous une autre, dans un de vos livres. Car elle le déparerait gravement.

Il est en effet regrettable que vous n'ayez « pas eu le courage de consulter in extenso les documents qui ont circulé dans la presse et que le ministère  diffuse sur son site ». Cela aurait peut-être permis à certains de vos propos de dépasser le stade du ragot ou du lieu-commun.

Vous vous êtes demandé qui avait « concocté cette aberration ». Un coup d’œil sur n’importe quel site consacré à la question aurait satisfait votre curiosité. il s’agit d'une commission, réunie en France en 1989  par le premier Ministre d’alors. On y trouvait des linguistes et philologues majeurs (dont André Goosse, continuateur de Grevisse) mais aussi les représentants des principaux éditeurs de dictionnaires et de l’Académie française. Celle-ci, notez-le, a donné son aval  — à l’unanimité  — à ces rectifications. Comme aussi les instances francophones compétentes (dont, en Communauté française de Belgique, le Conseil de la langue française, qui compte parmi ses membres des linguistes de réputation internationale). Voilà bien des personnes pour porter une « aberration » sur les fonts baptismaux ; bien des personnes qui n’ont pas précisément la réputation de joyeux fantaisistes, et dont l’autorité en matière de langue vaut en tout cas bien celle de Jean-Pierre Colignon.

Mais l’important est sans doute le contenu même de ces rectifications mal connues de vous.

Si vous vous étiez renseigné, vous auriez pu par exemple voir que la graphie « arquenciel », dont se gausse votre informateur, ne figure pas dans les rectifications de 1990 (mais qui veut noyer son chien le dit enragé, n’est-ce pas ?) Vous auriez pu constater que l’information de M. Colignon (« l'orthographe traditionnelle (…) demeure la norme, la référence, en France ») était dépassée : les programmes pour l'enseignement primaire de l’Éducation nationale (19 juin 2008, p. 37) précisent que « l’orthographe révisée est la référence ». Vous sauriez aussi que l'édition 2009 du Petit Robert intègre la majorité des nouvelles formes. Que celui de l'Académie française s'ouvre sur la liste des unités rectifiées. Que le correcteur de la dernière version de Word les propose par défaut.

Voilà des faits. Ils seraient évidemment discutables, si les rectifications en question méritaient les adjectifs « surréaliste », « flottant », « excentrique », « confus », que l’on trouve sous votre plume, et si, pour citer M. Colignon, elles « contredisaient le raisonnement et la logique".

Mais de quelle logique s'agit-il ? Celle DU dictionnaire, celle de cette orthographe dont vous-même et M. Collignon parlez au singulier ? Il faut, pour invoquer LA logique, ne jamais avoir eu la curiosité d'ouvrir plusieurs dictionnaires et de les mettre côte-à-côte : celui qui le fait s'avise bien vite que là ou l'un écrit « brise-glace », l'autre opte pour « brise-glaces » (normal, sans doute, car un bateau, c'est flottant ?), que le « casse-pied » de l’un est le « casse-pieds » de l’autre. Et suivra-t-on la « logique » de Littré, qui écrit « un pèse-lettres », ou celle de l'Académie, qui retient « un pèse-lettre »?

N’allons pas plus loin. Et sachez que les divergences entre dictionnaires courants affectent UN MOT SUR CINQ. Voilà pour le flottement.

Mais même quand on s'accroche à un seul dictionnaire, il est difficile d'y voir une ligne logique claire. Ici encore, c’est le flottement. Pourquoi « un portefeuille » mais « un porte-billets » ? Pourquoi proposer « un passe-plat » et définir l’objet comme « le guichet pour passer LES plats » ? Et pourquoi faire coexister le « passe-plat » et le « monte-plats » ? le « cure-dent » et le« cure-ongles » ? Pourquoi un « casse-pierre » mais un « brise-mottes » ?  Pourquoi un » tire-fesses » et un « tire-ligne » ? Parce qu'on ne trace qu'une seule ligne à la fois, tandis que les deux fesses sont entrainées de concert ? C'est cela, n'est-ce pas ? Alors je me demande comment s’y prend avec un « casse-noisettes », pour en casser plusieurs à la fois, et bon courage pour utiliser le « cure-oreilles »... Mais peut-être écrit-on « cure-oreilles » parce que se les curer est une saine habitude, tandis que le « perce-oreille » reste sans S car il s'enfuit une fois son forfait accompli... 

Dites-moi, cher Francis Dannemark : ne sont-ce pas ces « règles » qui sont « surréalistes », « excentriques » et « confuses » ? Est-ce vraiment sur ce genre de casuistique débile que vous voudriez fonder une pédagogie de l’écriture ? Je suis convaincu que non.

On est libre de trouver tout cela « passionnant », mais il me semble que c'est avec ce genre de subtilités byzantines  qu'on se moque des écoliers, et que l'on méprise l'intelligence.

Qu’on méprise aussi la connaissance de la langue. « Un porte-avion » et « des gratte-ciels » : voilà qui vous fait « éclater de rire ». Vous ne riez pourtant pas quand il est question d’un « passeport » (le document qui vous permet de passer LES ports, c'est-à-dire les frontières), d’un « portemanteau » (un seul manteau accroché ?) ou d’un « portemine » (une seule mine à l’intérieur ?). Parce qu’une logique linguistique est à l’œuvre ici : pour savoir si on met ou non une marque de pluriel, on considère le nombre d’entités globalement désignées (et pas le nombre d’un de leurs composants : port, manteau, mine…) C’est cette logique-là  — qui prend au sérieux la manière dont le français gère la notion de pluriel — que la réforme de 1990 généralise. Loin d’être surréaliste, elle traite les noms composés exactement de la même manière que les noms simples : tout au singulier quand une seule entité est désignée ; une marque finale de pluriel quand plusieurs sont en cause. Loin d’être « confuse » et « flottante », elle met un peu de cohérence dans un secteur qui en avait bien besoin, en y appliquant  enfin une seule et même logique.

Je puis parfaitement comprendre que l’usager ne soit pas conscient de tout ceci. Et qu’il soit par exemple aveugle au taux de divergence mentionné plus haut. En effet, l’orthographe à laquelle nous avons été dressés constitue si bien notre quotidien que nous n'en voyons plus le caractère « flottant" et « excentrique ». Et la chose est connue : nous aimons ce qui nous a couté.

Cette cécité n’est certes pas votre lot, cher Francis Dannemark : vous convenez que l’orthographe est « complexe, déroutante même ». Mais hélas, vous vous débarrassez un peu vite du problème en estimant que « la vie est pleine de choses complexes et déroutantes ». Dites-moi :  choisissez-vous d’aller au travail en marchant sur les mains, et à reculons, plutôt que d’emprunter les transports en commun, sous prétexte parce que ce serait plus formateur, plus complexe et plus déroutant ?

Je retiens en tout cas votre comparaison avec les jeux vidéo. Elle est parlante : on doit y surmonter des difficultés inimaginables, qui en font tout le prix. L'organisation de championnats d'orthographe entretient elle aussi l'idée que la pratique de la langue écrite s'apparente à une discipline de haut niveau, comme le 110 mètres haies ou le rugby. Mais justement, la vie sociale n'est pas un jeu. Et l’alphabétisation est une chose sérieuse. A moins de souhaiter une société où l'écriture serait réservée à une caste de grands prêtres, la version écrite de la langue a vocation d'être pratiquée par tous, et pas seulement par des sportifs bien entrainés. On ne peut d’un côté souhaiter que « l'objectif de tout enseignant-formateur (…) démocrate digne de ce nom [soit] de porter au plus haut degré possible, pour l'ensemble des individus, quel que soit leur milieu social, le niveau du savoir et de la réflexion » et de l’autre opter pour une conception de l’écriture qui l’apparente  à in jeu d’arcade.

Ne protestez pas, cher Francis Dannemark, qu’on y arrivait bien jadis. Non. Toutes les études le montrent : le niveau de compétence est rigoureusement le même depuis près de deux siècles (encore deux autres mythes à abattre : « le niveau baisse », et « ma grand-mère, elle, avait une orthographe parfaite »). Le même, c’est-à-dire problématique. Il est peu d’usagers qui soient à l’aise avec l’écriture. Ce que démontrent paradoxalement les « courriers des lecteurs » abondamment reçus par les rédactions des journaux ces derniers jours : rares étaient, sous la plume des défenseurs du statut quo, les messages exempts de fautes.

Que faire alors ? J’applaudis évidemment au retour du livre en classe, que vous préconisez (« ne disposons-nous pas de milliers de livres merveilleux ? Ne serait-il pas sage, efficace et économique de ramener des livres dans les écoles et d'inviter les enseignants à faire connaître la langue par les textes ? »). J’ai moi-même écrit quelques pages sur ce sujet, jadis.

Mais cela ne suffira pas. Vous le savez bien : lorsqu’un passage à niveau fait des morts, on ne demande pas aux usagers de s’entrainer à faire des sauts périlleux par-dessus : on le redessine. Or, des morts, l’orthographe en fait depuis qu’elle est matière scolaire. Vous le savez bien, vous qui écrivez : « Que l'on supprime l'accord du participe passé, lequel accord n'éclaire le sens d'une phrase que dans un nombre rarissime de cas, ce serait bienvenu ».

Eh bien, sachez que ce dossier épineux est en ce moment à l’étude. Mais je ne suis pas trop optimiste sur les chances de succès d’une réforme sur ce point, tant est grande la frilosité, quand il s’agit de rectifier, même légèrement, l’orthographe hirsute du français. Ce dont témoignent nos échanges.

Je vous remercie, cher Francis Dannemark, d’avoir contribué à relancer le débat et vous assure de mes sentiments dévoués. Vous dont je connais l’élégance comme auteur et comme éditeur, je ne doute pas que vous aurez à cœur de porter les informations qui précèdent à la connaissance de vos correspondants.

 

Jean-Marie Klinkenberg

Sémiotique et rhétorique

Université de Liège

3, pl. Cockerill

B.4000 Liège

Wallonie, Belgique